L’auteur
"Moi, quand j'ai un message à expédier, je
n'écris pas un livre: je vais à la poste." Par cette déclaration, Frédéric Dard
signifiait clairement ce qu'il fallait chercher dans son œuvre – ou, plutôt, ce
que le lecteur n'y trouverait pas. Si philosophie il y a, elle relèverait plutôt
de celle du boudoir (non, non ! pas le biscuit qu'on trempe dans le champagne…),
voire des brèves de comptoir.
Je n'ai pas lu grand-chose de l'œuvre du père de
San Antonio (dont les titres se comptent par centaines), mais comment ne pas
éprouver de la sympathie pour quelqu'un qui disait : "j'ai toujours eu une
grande tendresse pour les hommes, mais plus j'avance dans la vie, et plus je les
aime de loin. J'ai tiqué quand j'ai rencontré mes premiers cons, et je les ai
rencontrés très jeune, puisque nous sommes environnés de cons. Plus j'allais,
plus je me rendais compte que ces cons abondaient, me cernaient, qu'ils étaient
virulents, agressifs, dévastateurs, ils m'ont fait peur et j'ai eu besoin de les
fuir...Cela peut paraître prétentieux, mais je n'exclus pas la possibilité
d'être con moi-même. Disons que je suis un con qui a peur des autres cons. Si
j'avais une baguette magique, j'essayerais de rendre les gens moins cons, et je
crois que ça changerait tout." Comment ne pas l'associer à Michel Audiard : même
gouaille, même amour de la langue et du récit, même faconde, même ironie
désespérée ? Coïncidence ou non, tous deux vouaient une admiration sans bornes à
Céline, qu'Audiard désignait comme son père en littérature et rêvait d'adapter
au cinéma, et dont Dard disait que "Mort à Crédit" était le chef-d'œuvre du XXe
siècle. On ne peut dès lors s'étonner des accents plus noirs qu'on trouve à
l'occasion dans l'œuvre des deux hommes.
C'est particulièrement le cas dans "Les Brumes de
Manchester", nouveau mouvement de cette symphonie pour les cons, mi-exercice de
style, mi-illustration de cette autre déclaration de l'auteur: "je suis un vieux
fœtus blessé; la vie m'aura servi de leçon, je ne recommencerai
plus."
La pièce
Pauvre William ! Finir ainsi dans les toilettes
d'une gare, refroidi au pic à glace, pour un aller-simple ad patres… Depuis
lors, l'ambiance à la maison n'est plus pareille. Il règne une sorte de gêne
permanente, un silence pesant que seuls perturbent les sifflements de la vapeur
et la plainte stridente des roues d'acier des locomotives, dans la gare voisine:
bref, une ambiance lourde, comme d'un dimanche qui n'en finirait
pas.
Avec "Les Brumes de Manchester", Frédéric Dard se
lance dans un sinistre Cluedo, dont les protagonistes se révèlent peu à peu tous
plus adorables les uns que les autres. Faisant fi des conventions, il nous livre
une œuvre dont le ton n'est pas nécessairement politiquement correct, dont les
dialogues n'exsudent pas le bon sentiment à chaque ligne, et qui nous change
agréablement des exquises (et inédites !) séries policières dont nous abreuve la
télévision, qui a tant tiré sur la corde policière qu'on hésiterait à encore s'y
suspendre au théâtre.
Partons donc à la rencontre de l'adorable famille
Collins, puisque vous avez choisi d'abandonner votre
téléviseur…