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MACBETT
d’Eugène Ionesco
                                                                                                                       
                                                                                                                                                    
L’auteur

Après un bon demi-siècle, le parfum de scandale émanant de la production d’Ionesco s’est pour une bonne part dissipé. Quant à faire de ce dramaturge un classique, il n’en est évidemment pas question. Ou alors un classique de la dérision et de l’anarchie littéraire… Jamais le mélange des genres n’aura été aussi patent que dans son œuvre : il voyait dans le « drôle de drame » qui l’avait révélé (« La cantatrice chauve », 1951) une « tragédie du langage ». Et il affirmait : « Le comique étant l’intuition de l’absurde, il me semble plus désespérant que le tragique. » A la fin de ses années de composition, dans le discours prononcé lors de la cérémonie des Molières en 1989, il s’en est expliqué à sa manière :

« D’abord vint l’Etonnement premier, dur, sans jugement sur le monde. La prise de conscience de l’Existence, dans la joie et la lumière… Puis vint un jugement étonné sur le monde et la constatation que le Mal existe. Ou plus simplement : cela va mal ! Le Mal est notre quotidien. C’est insoluble. Le malheur universel me fait vivre dans le pessimisme. Nous sommes tous voués à la Mort ! Soyons gais, mais ne soyons pas dupes ! »


Chez Hugo comme chez Shakespeare, le tragique avait besoin du grotesque pour s’exprimer. Ici, le tragique est grotesque : dans « Le roi se meurt » (1962, les ridicules de Béranger Ier cachent et révèlent à la fois l’angoisse d’une existence qui, inéluctablement, s’en va… Comment, dès lors, Ionesco pouvait-il rester indifférent aux personnages d’un dramaturge qui avait écrit que « (la vie est) une histoire contée par un idiot, pleine de bruit et de fureur et qui ne veut rien dire » ? Il lui suffisait d’appliquer à la lettre ce jugement à un drame existant pour en faire une sorte de guignol peuplé d’antihéros. « Macbett » (1972) parodie donc « Macbeth ». Les tyrans et leurs congénères s’y noient dans une sanglante caricature. L’essentiel, pour le dramaturge roumain, était, comme souvent, d’ « aboutir à la Farce, à la charge parodique extrême » - particulièrement dans un domaine qui force la réflexion. Laissons-lui le dernier mot :

« Pourquoi faut-il mourir, vieillir, pourquoi faut-il souffrir, attendre, supporter l’injustice des guerres depuis des milliers d’années ?… Le monde est à la fois merveilleux et atroce, un miracle et l’enfer, et ces deux sentiments contradictoires constituent la toile de fond de mon existence et de mon œuvre littéraire… »

André Leick      

Le sacre de Duncan


La pièce
                                                                                      
Les barons Glamiss et Candor se rebellent contre leur souverain, l’archiduc Duncan, qui lâche sur eux ses fidèles généraux, Banco et Macbett, contre promesse de terres et de titres. Mais une trahison pet en cacher une autre et les personnages succombent à des forces qui les dépassent. Dès lors, le jeu de massacre peut commencer…

On croit presque au tragique ; on dirait du Shakespeare… Mais un Shakespeare épuré, dépouillé de tout noble sentiment, où les motivations des personnages sont prosaïques, triviales, où les carottes se transforment toujours en bâtons et où tout le monde serait uni contre tous les autres. Un Shakespeare « moderne », où le héros n’a plus sa place, où il n’est plus possible de magnifier le drame face à un public qui en a été le témoin direct. Seul biais possible dès lors : l’archétype , vaine marionnette retournée au gré des besoins.

On ne peut que déceler dans cette pièce la fascination qu’exerçait sur Ionesco la théâtre de Guignol – le seul qui, débarrassé des artifices et conventions de la scène, lui parût servir la vérité plutôt que l’illusion réaliste. Ici, nul simulacre : les ficelles sont bien visibles et les personnages s’y balancent, au propre comme au figuré. Le jeu reprend la place qui lui revient, plein centre, et le théâtre reconquiert sa dimension ludique.

Et pourtant, il ne saurait être question de pur divertissement. Car, chez Ionesco, le rire est toujours, peu ou prou, l’élégance du désespoir, la pirouette du funambule contemplant à ses pieds l’abîme de la condition humaine. Dans Macbett, l’auteur passe les personnages à la meule de l’écriture jusqu’à les réduire à des coquilles vides, sur lesquelles il bat le rappel de nos angoisses. Angoisses de l’enfance, angoisses primordiales. Et d’invoquer toutes les pulsions les plus viles, les plus noires de l’animal humain, dans une farce dont les seuls protagonistes un tant soit peu moraux sont somme toute les sorcières qui mènent la danse, juchées sur un tas de morts. Des morts qui se comptent par millions, à gorge tranchée… ou déployée.

Frédéric Lohest       

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