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LES REVERENDS
de Slawomir Mrozek
(En levée de rideau :
« Chacun son problème », « Arrêt Facultatif » et
« Crise à l’usine » de Harold Pinter)

« Je riais de
plusieurs façons, à voix haute et en silence, d’un rire biologique et
intellectuel, mais mon rire n’arrivait pas jusqu’au fond. J’appartenais à une
génération dont le rire est toujours assaisonné avec ironie, amertume ou
désespoir. Un rire normal, un rire pour rire, gai et sans problèmes, un jeu de
mots amusant – ça nous paraît un peu passé et provoque la jalousie. »
(Slawomir Mrozek)
Les auteurs
Quel lien peut-il bien y avoir entre les gradins d’un stade de
football, un arrêt de bus, les locaux d’une usine de pièces détachées et le
presbytère d’une paroisse protestante ? De prime abord, aucun. Pourtant,
c’est bel et bien en ces différents lieux que nous nous proposons de vous
emmener ce soir, par la grâce des deux grands dramaturges que sont Harold
Pinter et Slawomir Mrozek. S’il n’est guère nécessaire de présenter le premier,
lauréat du Prix Nobel de littérature en 2005, le second est sans doute moins
connu du grand public francophone, alors même qu’il est une célébrité depuis
près d’un demi-siècle dans son pays natal, la Pologne. Romancier, journaliste,
dessinateur, pamphlétaire et dramaturge, il s’est installé dans l’inconscient
collectif polonais par sa critique permanente des sociétés totalitaires, avant
que son œuvre ne soit présentée en France par Antoine Bourseiller, Laurent
Terzieff et quelques autres, dès les années 1960.

Au premier regard, ce qui
relie ces deux auteurs nés à la même année (1930) est qu’ils sont fréquemment
rattachés à ce qu’on appelle le « théâtre de l’absurde ». Ils se
distinguent toutefois l’un de l’autre en ce que l’absurde de Pinter est d’ordre
plutôt métaphysique (et naît de la confrontation de l’homme à l’absence
d’absolu), tandis que celui du dramaturge polonais est d’une nature qu’on
pourrait qualifier de sociale (et confronte l’individu à la
collectivité) : angoisse du vide dans un cas, omniprésence de l’Autre et normalisation
dans le second.
Pour autant, ramener l’œuvre
de chacun à ce trait commun serait réducteur et incomplet : dans la
« comédie de la menace » que constitue l’œuvre de Pinter, l’individu
est livré nu au regard de ses semblables et condamné à la confrontation
verbale, dans des conversations des plus banales dont l’enjeu est souvent celui
de la domination, ou de la soumission (« au lieu d’une incapacité
quelconque à communiquer, déclarait Pinter, il y a en chacun de nous un
mouvement interne qui cherche délibérément à esquiver la communication »).
On y découvre toute l’ampleur du non-dit, l’abîme qu’ouvrent les propos que
nous tenons chaque jour et, en ce sens peut-être, l’absurde de notre condition.

Chez
Mrozek par contre, le
ressort consiste davantage à introduire un élément
absurde, dissonant, dans une
réalité familière et à le conduire
jusqu’à ses dernières conséquences avec une
logique de fer. Sous cette mécanique bien huilée se
dissimule une critique
grinçante du totalitarisme et des tentatives de normalisation
de l’individu, critique dont l’habileté a
permis à Mrozek de contourner
des années durant la censure polonaise. Là aussi, le ton
est au désespoir, mais
un désespoir d’une autre nature.
Qu’on
se rassure
toutefois : tant l’un que l’autre ont un flair sans
pareille pour
débusquer l’élément comique que
recèle toute situation et traquer avec une
férocité jubilatoire nos petits (ou gros) travers.
Témoin cette œuvre récente
qu’est « Les Révérends »
(1996), avec laquelle Mrozek nous livre une
comédie qui, si elle obéit à la même
mécanique inéluctable, n’en apparaît pas
moins plus légère, moins incisive, comme
résignée – ou apaisée… Le rire est
presque pour rire, les jeux de mots légers parfois et, si le
désespoir est plus
que jamais présent pour l’individu entraîné
dans un mouvement qui le dépasse,
les problèmes sont évacués dans un éclat de
rire explosif.
Frédéric Lohest

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